À Kinshasa, l’affaire des 100 millions de litres de carburant met sous pression l’APCSC et son directeur général, Freddy Yodi Shembo. Accusée d’avoir facilité une opération frauduleuse au profit d’Ultimate Oil & Gas, l’Agence conteste implicitement cette lecture. Documents douaniers, correspondances administratives et chronologie du dossier racontent une histoire plus complexe.
Depuis plusieurs semaines, le dossier empoisonne le débat pétrolier congolais. Au centre des accusations : l’Agence de pilotage, de coordination et de suivi des conventions de collaboration (APCSC), soupçonnée d’avoir facilité l’importation frauduleuse de 100 millions de litres de carburant sous couvert d’exonérations fiscales accordées à Ultimate Oil & Gas.
Mais que disent réellement les pièces du dossier ?
L’examen des documents disponibles, recoupé auprès de plusieurs sources, conduit à nuancer fortement le récit qui s’est imposé dans l’espace public. Une question domine : qui a réellement importé ces produits, qui les a sortis des entrepôts sous douane et qui les a finalement utilisés ?
Car derrière le chiffre spectaculaire des « 100 millions de litres » se joue une bataille plus vaste : celle du contrôle des avantages accordés dans le cadre du programme sino-congolais, mais aussi des responsabilités entre administrations et opérateurs privés.
Ultimate n’a pas été créée par l’APCSC
Premier élément de la chronologie : Ultimate Oil & Gas existait avant l’APCSC.
Le 27 juillet 2021, la société signe avec la RDC, représentée par le ministère des Hydrocarbures, un contrat de fourniture de produits pétroliers. Le texte autorise notamment Ultimate à mettre des produits à la disposition d’importateurs et d’importateurs-distributeurs agréés et fixe un volume minimum de 30 000 tonnes métriques par an.
L’APCSC, elle, n’apparaît que plusieurs mois plus tard. L’Agence est créée par le décret n° 22/03 du 1er mars 2022.
La chronologie est donc claire : Ultimate n’est ni une création de l’APCSC ni une société introduite dans le secteur pétrolier par Freddy Yodi Shembo.
Autre pièce versée au dossier : une attestation d’enregistrement auprès de l’Autorité de régulation de la sous-traitance dans le secteur privé (ARSP), référencée 4996 et datée du 23 octobre 2024.
Le point de friction avec SISC
C’est ici que le dossier se tend.
SISC affirme qu’Ultimate ne figure pas parmi ses sous-traitants, qu’elle n’a formulé aucune demande d’exonération en sa faveur et qu’elle n’a jamais réceptionné les 100 000 m³ de carburant, soit 100 millions de litres.
Mais les pièces disponibles montrent que les deux sociétés n’occupent pas le même terrain. SISC intervient principalement dans les projets d’infrastructures du programme sino-congolais. Ultimate, elle, est spécialisée dans les produits pétroliers.
D’où une question décisive : qui est juridiquement habilité à reconnaître la qualité de sous-traitant d’un opérateur intervenant dans ce dispositif ?
Le rôle de l’APCSC en question
Le décret portant création de l’APCSC lui confie le pilotage, la coordination, la gestion et le suivi des conventions de collaboration conclues entre la RDC et ses partenaires privés.
L’Agence intervient également dans la gestion des données liées aux projets ainsi que dans certaines facilités administratives, fiscales et parafiscales.
Une lettre de SISC adressée à l’IGF le 26 mai 2026 décrit la procédure de transmission des listes de sous-traitants.
Plus significatif encore, une correspondance de l’IGF datée du 9 septembre 2026 rappelle que le ministre des Finances a désigné l’APCSC comme « l’organe à l’initiative et au fondement technique de la reconnaissance de la qualité de sous-traitant » d’Ultimate.
Si ces documents sont authentiques et correctement interprétés, l’intervention de l’APCSC s’inscrit donc dans le cadre de ses compétences administratives. Reste à déterminer ce qui s’est passé ensuite.
Les 100 millions de litres, eux, restent une énigme
C’est le cœur du dossier.
Selon les documents consultés, Ultimate n’aurait pas elle-même importé les produits concernés. Son nom aurait en revanche été utilisé par d’autres opérateurs dans des opérations douanières.
Dans une correspondance adressée à l’IGF, Ultimate affirme que des déclarations douanières auraient été établies en son nom afin d’apurer des déclarations d’entrepôt et de permettre la sortie de produits placés sous surveillance douanière.
La société met notamment en cause Mulykap, Express Oil et Groupe SIL, auxquels elle reproche d’avoir utilisé son identité pour bénéficier d’allègements fiscaux et douaniers.
Ultimate évoque par ailleurs des procès-verbaux d’infraction douanière concernant certains opérateurs, ainsi qu’une amende de 77,083 millions de dollars et 11,313 millions de dollars de droits et taxes compromis.
Mais une question demeure entière : qui a effectivement fait entrer ces cargaisons sur le territoire congolais ? Qui les a sorties des entrepôts ? Et où sont-elles allées ?
L’APCSC n’est pas la DGDA
Dans le débat public, une confusion semble s’être installée.
L’APCSC ne contrôle ni les frontières, ni les camions-citernes, ni les entrepôts douaniers. Ces opérations relèvent notamment de la Direction générale des douanes et accises (DGDA), des entrepositaires, des commissionnaires en douane, des transporteurs et des importateurs.
Les déclarations TR8, IM7, IM8 et IM4, les mouvements physiques des cargaisons et leur destination finale constituent autant de pistes permettant d’identifier les véritables opérateurs.
C’est pourquoi Ultimate demande à l’IGF de confronter les documents douaniers aux bons de livraison, aux paiements, aux identités des chauffeurs et aux immatriculations des véhicules.
Une chose est de reconnaître administrativement une société comme sous-traitant. Une autre est de déterminer qui a physiquement importé ou sorti une cargaison. Les deux responsabilités ne se confondent pas.
Derrière le carburant, la bataille du programme sino-congolais
L’affaire dépasse désormais le seul cas d’Ultimate.
La Convention sino-congolaise repose sur un mécanisme associant ressources minières et financement d’infrastructures. Pour l’État congolais, l’enjeu est de vérifier que les avantages fiscaux et douaniers consentis correspondent bien aux investissements réalisés.
Dans ce dispositif, l’intervention d’un fournisseur pétrolier distinct devait notamment contribuer à mieux maîtriser les coûts des intrants utilisés pour les infrastructures.
Mais des accusations de surfacturation sont également formulées à l’encontre de certains acteurs du programme.
C’est là que le dossier change de dimension : au-delà des 100 millions de litres, c’est le contrôle de l’ensemble du mécanisme sino-congolais qui est en jeu.
L’audit plutôt que la polémique
Freddy Yodi Shembo défend l’idée d’un contrôle plus poussé de l’exécution du programme.
Si des surfacturations, doubles facturations ou utilisations indues d’exonérations ont effectivement eu lieu, un audit indépendant devra en établir la réalité, identifier les responsabilités et chiffrer l’éventuel préjudice pour l’État.
Pour l’heure, les éléments disponibles ne permettent pas d’établir que Freddy Yodi Shembo aurait créé Ultimate, importé ou détourné les 100 millions de litres en question.
Aucun rapport final de l’IGF consulté à ce stade n’établit non plus, à lui seul, un détournement de 100 millions de dollars ou une responsabilité pénale individuelle.
Le chiffre qui brouille tout
Reste le chiffre : 100 millions de litres.
Il ne suffit pas, à lui seul, à démontrer que 100 millions de litres ont effectivement été importés, exonérés, livrés ou détournés.
C’est toute la différence entre une opération administrative, une importation physique et un éventuel détournement.
Et c’est précisément là que se situe, pour l’instant, la principale zone d’ombre du dossier : identifier les véritables importateurs, retracer les cargaisons et établir, pièces douanières à l’appui, qui en a bénéficié.
Avant que la polémique ne rende son verdict, les documents, eux, n’ont pas encore livré le leur.

