Face à la 17ᵉ épidémie de maladie à virus Ebola, la République démocratique du Congo veut démontrer qu’elle n’est plus condamnée à subir les crises sanitaires. Au cœur de cette bataille, le Centre des opérations d’urgence de santé publique (COUSP) orchestre une riposte qui se veut plus rapide, plus structurée et désormais portée au plus haut sommet de l’État. À sa tête, le professeur docteur Christian Bwangandu Ngandu défend une conviction : contre Ebola, la préparation et la coordination peuvent faire la différence.
Ebola n’attend pas. Il frappe, se déplace, teste les systèmes de santé et exploite leurs failles. En République démocratique du Congo, pays qui connaît sa 17ᵉ épidémie de maladie à virus Ebola, la réponse ne se joue donc pas seulement dans les centres de traitement. Elle se décide aussi dans une structure devenue stratégique : le Centre des opérations d’urgence de santé publique.

Rattaché à l’Institut national de santé publique (INSP), le COUSP est présenté par son coordonnateur, le professeur docteur Christian Bwangandu Ngandu, comme le centre névralgique de la gestion des urgences sanitaires.
Sa mission dépasse largement Ebola. Choléra, rougeole, mpox ou autres maladies à potentiel épidémique : le dispositif est conçu pour coordonner l’ensemble des acteurs mobilisés face aux urgences de santé publique.
« Le COUSP a cette fonction et ces mandats de pouvoir coordonner tous les intervenants, coordonner toutes les opérations, coordonner l’information et coordonner pratiquement tout ce qui se fait en rapport avec les urgences de santé publique », explique le professeur Bwangandu Ngandu.
Une tour de contrôle sanitaire
Derrière cette définition technique se cache une ambition plus vaste : faire du COUSP une véritable tour de contrôle de la réponse sanitaire congolaise.
L’enjeu est d’éviter la dispersion. Lorsque l’alerte survient, les informations doivent remonter rapidement, les besoins être identifiés, les ressources mobilisées et les différents partenaires alignés sur une même stratégie.
La bataille contre Ebola ne se gagne donc pas uniquement au chevet des patients. Elle se joue aussi dans la capacité à connecter, en temps réel, surveillance épidémiologique, laboratoires, centres de traitement, logistique, communication et mobilisation communautaire.
C’est précisément cette architecture que le COUSP cherche à mettre en mouvement.
Et son travail ne commence pas lorsque le premier malade est identifié.
En dehors des flambées, la structure prépare. Elle planifie, renforce les capacités, organise la surveillance et travaille sur les mécanismes qui devront être activés lorsque surviendra la prochaine alerte.
Une philosophie devenue incontournable dans un pays régulièrement confronté aux urgences sanitaires : ne pas attendre la crise pour construire la réponse.
Le politique derrière le sanitaire
Dans cette nouvelle bataille contre Ebola, le professeur Bwangandu Ngandu insiste sur un autre facteur : l’implication du sommet de l’État.
Selon lui, le président de la République, la Première ministre et le ministre de la Santé publique, le Dr Roger Kamba, sont mobilisés autour de la riposte.
Un engagement politique qui, à ses yeux, permet de faciliter la coordination et surtout la mobilisation des moyens.
« Toute la communauté nationale est mobilisée par rapport à cette épidémie en commençant par le numéro un même du pays », souligne-t-il.
Mais le coordonnateur du COUSP prend soin de ne pas personnaliser la réponse. La bataille est collective, insiste-t-il : autorités politiques et sanitaires, médecins, personnels de santé, partenaires techniques et financiers, mais aussi communautés locales doivent avancer dans la même direction.
C’est là toute la mécanique d’une riposte moderne : une chaîne dont la solidité dépend de chacun de ses maillons.
Bundibugyo, l’inconnue qui change la donne
Cette 17ᵉ épidémie impose toutefois un défi particulier. Le virus en cause appartient à l’espèce Bundibugyo, différente de la souche Zaïre qui a marqué les grandes flambées précédentes en RDC.
Une différence qui n’est pas anodine.
La présentation clinique peut être moins spectaculaire et donc plus difficile à reconnaître. Les malades peuvent présenter des symptômes qui ressemblent à ceux d’autres pathologies courantes.
« Les malades qui viennent avec Ebola Bundibugyo ne vont pas forcément vous faire le syndrome hémorragique avec des saignements partout. Ils vont vous présenter des signes du paludisme, des signes digestifs », explique le professeur.
Cette particularité renforce la pression sur la surveillance et le diagnostic. Dans ce contexte, chaque alerte compte, chaque prélèvement peut devenir déterminant et chaque retard peut coûter cher.
La réponse doit donc être suffisamment sensible pour détecter les cas atypiques et suffisamment rapide pour empêcher les chaînes de transmission de s’installer.
Des renforts en quelques jours
Face à l’urgence, le dispositif a rapidement changé d’échelle.
Selon le coordonnateur du COUSP, environ 150 personnes ont été mobilisées en moins d’une semaine. Les établissements de santé ont été intégrés au dispositif de prévention, de détection, de surveillance et de prise en charge.
Près de 985 lits répartis dans une trentaine de centres de traitement Ebola ont également été annoncés disponibles dans les provinces concernées.
Mais derrière ces chiffres, le véritable défi est celui de la coordination.
Car une riposte ne se résume pas à aligner des lits ou à déployer des équipes. Il faut faire fonctionner simultanément la surveillance, la prévention et le contrôle des infections, la communication des risques, la logistique, la prise en charge et la mobilisation communautaire.
C’est dans cet entrelacement que le COUSP entend jouer son rôle.
L’autre front : la peur
Il existe pourtant un adversaire invisible, parfois aussi redoutable que le virus : la peur.
Dans les premières phases d’une épidémie, la crainte d’être stigmatisé ou contaminé dans une structure sanitaire peut pousser certains malades à rester chez eux. Un réflexe qui peut favoriser la transmission au sein des familles.
Le message porté par la riposte est donc clair : arriver tôt dans une structure de santé, c’est augmenter ses chances et protéger son entourage.
La communication communautaire devient ainsi une composante à part entière de la réponse.
Ebola n’est pas uniquement une affaire de médecins. C’est une bataille d’information, de confiance et d’adhésion.
Sans les communautés, aucune stratégie sanitaire ne peut tenir durablement.
Le défi du vaccin
L’une des grandes difficultés de cette flambée réside également dans l’absence d’un vaccin spécifiquement homologué contre le variant Bundibugyo.
Cette situation place la recherche scientifique au premier plan.
Le professeur Bwangandu Ngandu évoque notamment les pistes autour d’une éventuelle immunité croisée avec les vaccins développés contre le variant Zaïre ainsi que plusieurs options thérapeutiques étudiées ou utilisées dans des cadres appropriés.
Il cite notamment l’anticorps monoclonal MBP134 et le remdesivir, tout en soulignant l’existence de résultats préliminaires qui permettent de conserver de l’espoir.
Dans cette bataille, la science avance donc en même temps que la riposte. Chaque prélèvement, chaque donnée clinique et chaque observation de terrain peuvent contribuer à mieux comprendre le comportement du virus.
Quand l’insécurité devient un problème sanitaire
À l’Est du pays, la riposte doit composer avec une autre réalité : l’insécurité.
Déplacements de populations, difficultés d’accès à certaines zones et réticences communautaires compliquent le travail des équipes.
Dans ces territoires, la réponse sanitaire ne peut être dissociée du contexte sécuritaire et social.
Une équipe médicale ne peut intervenir là où elle ne peut accéder. Une campagne de prévention ne peut produire ses effets sans l’adhésion des populations. Et la surveillance ne peut être efficace si les zones les plus exposées restent hors de portée des équipes.
La coordination devient donc, une fois encore, le nerf de la guerre.
« Nous avons toujours gagné la bataille contre Ebola »
Malgré les difficultés, Christian Bwangandu Ngandu affiche une confiance mesurée.
Cette confiance s’appuie sur une expérience congolaise accumulée au fil des épidémies.
La RDC a développé, au cours des dernières décennies, une expertise reconnue dans la gestion des flambées d’Ebola. Des générations d’épidémiologistes, de médecins, de biologistes, de logisticiens et d’agents communautaires ont contribué à bâtir cette mémoire opérationnelle.
Le coordonnateur du COUSP revendique cet héritage.
« Nous avons toujours gagné la bataille contre Ebola », rappelle-t-il, en référence aux combats sanitaires menés au fil des années, notamment sous l’impulsion de figures comme le professeur Jean-Jacques Muyembe.
Cette phrase résume à elle seule la stratégie actuelle : ne pas nier la gravité de l’épidémie, mais refuser d’en faire une fatalité.
Le COUSP, bien plus qu’un centre de crise
Au-delà de l’épidémie actuelle, la bataille contre Ebola révèle une transformation plus profonde du système sanitaire congolais.
Le COUSP n’est plus seulement pensé comme une structure activée lorsque le danger apparaît. Il devient un outil permanent de préparation, d’anticipation et de coordination.
Son ambition est de faire le lien entre l’alerte et la décision, entre le terrain et les autorités, entre les partenaires et les communautés.
Autrement dit, transformer une multitude d’interventions en une seule réponse nationale cohérente.
C’est probablement là que se trouve l’un des enjeux majeurs de cette 17ᵉ épidémie.
Car derrière le virus Bundibugyo, derrière les statistiques et les centres de traitement, se joue une bataille beaucoup plus vaste : celle de la capacité de la RDC à transformer l’expérience accumulée au fil des crises en une véritable doctrine nationale de réponse aux urgences sanitaires.
Dans cette bataille, le COUSP veut tenir le poste de commandement.
Et Christian Bwangandu Ngandu en assume la responsabilité avec un message qui se veut à la fois prudent et combatif : préparer avant la crise, coordonner pendant la crise, apprendre après la crise.
Face à Ebola, la RDC n’entend plus improviser. Elle veut démontrer qu’elle sait désormais organiser la riposte et surtout, qu’elle sait la conduire.

